HEUREUX AU JEU
BLOCK, Lawrence (Traduit par Weill, A.)
Policier & Thriller
Points, 2010, 230 pages, 6.5 €
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Bill Maynard - surnommé « Maynard le magnifique » ou « Maynard le Magicien » - est un tricheur professionnel qui évolue aux marges de la pègre, voyage sans bagages, hante les motels et écume les tables de poker. Toujours à la recherche de pigeons à plumer, son existence se décline à distance respectueuse de la police, au rythme de burgers avalés dans des snacks le long des highways, d’alcools bons marchés et de coups rapides avec des filles faciles. Sa devise est « Il voyage vite celui qui voyage seul ». A force de se croire le plus malin et de prendre ses partenaires de jeu pour des abrutis, Maynard se fait copieusement passer à tabac dans une ruelle de Chicago. Le pouce démis et le sourire ébréché, il échoue en province, le temps d’écluser quelques whiskies et de fréquenter assidument le dentiste. Mais ce qui pourrait n’être qu’une escale de courte durée va se muer en un séjour plus prolongé. Son don aux cartes et son entregent lui permettent en effet d’intégrer le cercle des notables locaux. Le tricheur se double alors d’un imposteur, vanté par ses nouveaux amis comme un prototype du self-made man toujours cher à l’Amérique entreprenante. En particulier, il devient le protégé, le confident et le faire-valoir d’un riche avocat, Murray Rogers. Tout roman noir a sa femme fatale. Dans Heureux au jeu, il s’agit de Joyce, la brûlante épouse de Murray Rogers. Celle-ci démasque Maynard puis le séduit et le convainc d’ourdir contre son bienfaiteur une machination destinée à le dépouiller de tout son bien. Las : cocu, trahi par son ami, accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis et emprisonné, le pigeon se mue en un prédateur retors pour lequel la vengeance est bien un plat qui se mange froid. L’arnaqueur devenu gibier aura tout le temps, durant sa cavale, de méditer sur les opportunités perdues, la vilenie de ses actes et le sens de sa vie. Le dénouement finalement très moral (et donc très américain) n’en est pas moins un moment de brio – un vrai régal pour les amateurs de ce genre littéraire. Comme souvent dans le roman noir, et en particulier chez Lawrence Block, les héros – détectives ou mauvais garçons – sont tout sauf des paladins immaculés ou des crapules intégrales. Voyou brillant mais désespéré, filou aux angoisses existentielles, William Maynard n’échappe pas à la règle, écartelé entre son éternelle fuite en avant le long des autoroutes interstates (façon « on the road again ») et une confuse nostalgie de l’innocence. L’amour est omniprésent, bien sûr. Toujours torride mais, selon les cas, destructeur et compulsif (avec Joyce) ou passionné et rédempteur (avec Barb). En contrepoints des frasques de « Maynard le Magicien », rebelle sans cause et marginal, hors-jeu à force d’être hors-classe, c’est aussi le portrait d’une certaine société provinciale américaine que brosse Lawrence Block, articulée sur trois piliers solides à défaut d’être toujours épanouissants : argent, famille et statut social. Un portrait qui fait un peu penser au Cauchemar climatisé d’Henry Miller. Vétéran admiré du polar made in USA, Lawrence Block a signé certains des titres les plus célèbres de la littérature policière nord-américaine. De manière certes arbitraire, je me contenterai de citer le légendaire Huit millions de façons de mourir (adapté à l’écran), le magistral Tous les Hommes morts ou encore Errance, sorte de journal de route new age d’un tueur en série. Avec Heureux au jeu, Lawrence Block montre qu’à plus de septante ans et après une bibliographie consacrée tant par les prix que par la fidélité des lecteurs, il n’a rien perdu de sa verdeur.
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