IMAGO

LIFFNER, Eva-Marie (Traduit par Renaud, C.)

Policier & Thriller

Rivages, 2010, 295 pages, 21.5 €

:) :) :) :) Eve-Marie Liffner, Imago, Editions Payot, Rivages/Thriller, 2010, 295 p. (21, 5 euros) - critique complète

Couverture
Couverture du livre: IMAGO

Il est de nombreux livres, y compris des romans qui appartiennent au genre dit « policier », qui dérangent par leur thématique à contre-courant de l’air du temps, par leur critique radicale des valeurs ambiantes ou la personnalité des protagonistes qu’ils mettent en scène.

Plus rares sont les livres dont la lecture trouble parce qu’ils développent une esthétique inédite, singulière, à la fois complexe, raffinée et exigeante pour le lecteur.

Imago, d’Eve-Marie Liffner, appartient à cette seconde catégorie.  Le trouble naît ici d’abord de la construction du roman. Amateurs d’enquêtes policières à la facture classique et d’intrigues au déroulement linéaire, passez votre chemin … : Imago met en œuvre une chronologie éclatée, une pluralité de récits, de héros (d’anti-héros, plutôt), d’époques et de lieux aux atmosphères envoutantes. L’auteur avait expérimenté cette recette dans son premier roman, le très ésotérique et victorien Chambre noire. Avec talent et virtuosité, elle récidive dans Imago, prenant le contre-pied total de la règle des trois unités (temps-lieu-action), créée pour le théâtre, transposée au roman, maintes fois raillée mais toujours bien vivante. Il est probable, en effet, que plus de 90% de la production romanesque continue d’obéir à cette règle -le genre policier n’y échappant pas.

Difficile, dès lors, de résumer l’intrigue (les intrigues) d’Imago. Qu’on en juge plutôt …

Automne 1938 : alors que les nuées grosses d’orages s’accumulent dans le ciel d’Europe, un corps momifié est trouvé dans une tourbière du Jütland, portion de territoire danois jouxtant la frontière du IIIème Reich. Ce n’est pas le premier événement du genre, le sous-sol de la région étant constitué d’une terre riche en acides tanniques, propre à la conservation des corps. Le cadavre est celui d’un jeune soldat danois tué lors que la guerre du Slesvig-Holstein qui, au printemps 1864, vit la victoire rapide et brutale de la Pusse de Bismarck sur le Royaume de Danemark. Un trio improbable, composé d’un archéologue berlinois, d’un commissaire danois et d’un jeune réfugié, procède à l’exhumation du corps et aux premiers constats. Peu de temps après, le scientifique allemand disparaît et on se souvient de la découverte, à l’hiver précédent, du cadavre d’une jeune fille gelée dans une grange verrouillée de l’intérieur, à quelques centaines de mètres de maisons habitées … une jeune fille dont d’aucuns disent qu’elle serait revenue d’entre les mondes, de cet endroit où l’on est ni mort ni vivant.

Copenhague, de nos jours : la narratrice, femme d’ouvrage dans le Département d’Histoire de l’Université et historienne amateur, découvre dans un carton d’archives un procès verbal relatant cette découverte. Pour la jeune femme, c’est le point de départ d’un triple voyage dans le passé : en 1938-1939, d’abord, dans une tentative de comprendre le drame qui s’est alors joué dans la foulée de la découverte du soldat momifié ; en 1864, ensuite, sur les pas de ce même soldat, engagé plus ou moins volontaire d’une armée hétéroclite qui marche à la défaite sans illusions et de son camarade, Paul, un homme étrange qui a vu des terres lointaines et connait les secrets des plantes qui soignent ou qui tuent ; dans son propre passé, enfin, flanquée d’un chauffeur taciturne et d’un corniaud famélique, sur les traces d’une enfance gâchée et maltraitée, aux côtés d’un père trop plongé dans ses rêves pour être présent.  

Chacun de ces retours dans le passé, et les récits et anecdotes qui s’y raccrochent, résonnent en écho des autres, les protagonistes de l’un interagissant avec les protagonistes des autres … dans un formidable kaléidoscope dont le dénominateur commun est les plaines mélancoliques du Jütland battues par l’Océan.

C’est un petit chef d’œuvre, à la poésie rare, que nous livre là Eve Marie Liffner. A lire absolument !

Yves Rogister

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