LA CROISADE DES TENEBRES

LEONI, Giulio (Traduit par Bauer, N.)

Policier & Thriller

10/18 (Paris), Grands Détectives, 2010, 406 pages, 8.2 €

:) Les épigones d'Umberto Ecco - critique complète

Couverture
Couverture du livre: LA CROISADE DES TENEBRES

Rome, 1301. Dante Alighieri, nommé ambassadeur de la Cité de Florence à la cour du Pape Boniface VIII, doit interrompre l’écriture de La Divine Comédie pour venir plaider la cause de sa ville auprès du Souverain Pontife. Les Etats italiens sont alors ravagés par la querelle qui oppose les Guelfes, partisans d’une alliance avec le Pape, respectueuse de l’autonomie des cités, et les Gibelins, représentants de l’aristocratie, partisans d’une alliance avec l’Empereur. Les premiers voient dans l’Eglise un gage d’autonomie face à la puissance politico-militaire de l’Empire et d’émancipation par rapport aux étouffants privilèges nobiliaires; les seconds s’opposent au pouvoir pontifical en affirmant la suprématie de l’institution impériale et la primauté du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel. Membre éminent du parti Guelfe de Florence, Dante Alighieri n’en méprise pas moins Boniface VIII qu’il juge corrompu et hérétique (et auquel il réservera une digne place dans son Enfer). C’est donc à contrecœur que le poète abandonne son œuvre pour gagner la Ville éternelle. Il découvre une Rome sordide et sulfureuse, mélange de cloaque, de coupe-gorge et de bordel, où les miséreux ont investi les vestiges antiques, construisant d’improbables abris de planches et de draps à l’ombre des colonnes et des chapiteaux et où les grandes familles, guelfes ou gibelines, dominent le Tibre du haut des collines. A peine arrivé, notre héros est confronté à une série de meurtres atroces de prostituées retrouvées éviscérées. Dans le même temps, un étrange sarcophage est découvert, et à l’intérieur, le corps parfaitement intact d’une merveilleuse jeune femme dont la rumeur a tôt fait de dire qu’elle est la Papesse Jeanne, cette femme mystérieuse dont la légende veut qu’elle ait dissimulé son sexe pour monter sur le trône de Pierre. Après avoir accouché en pleine procession, elle aurait été lapidée par la foule indignée. Honorant la promesse faite à la mère d’une des victimes, Dante va mener l’enquête. Son nouvel ami, le Sénateur Spada, ami et confident du Pape, cherche à l’impliquer dans un projet insensé : le lancement d’une nouvelle croisade qui, alliée aux efforts du Khan moghol, prendrait l’Empire ottoman en tenailles, libérerait les Lieux Saints et desserrerait l‘étau autour de Byzance.

La vogue du roman policier historique n’en finit pas de prospérer. Le genre est cependant, pour l’auteur qui l’adopte, un genre à risques. D’une part, il faut restituer une époque, un contexte, des personnages historiques, célèbres ou non, avec une crédibilité qui suppose de minutieuses recherches ou une expertise de départ qui n’est pas courante. C’est à ce prix que son roman survivra aux écueils de l’anachronisme et de l’invraisemblance. Pour un Le Nom de la Rose magistral, combien de bavures qui susciteront incompréhension, déception voire une franche hilarité ? L’autre péril qui guette l’auteur de polars historiques est, à l’inverse, une passion excessive pour le contexte historique qui vient parfois prendre le pas sur l’art –si difficile- de raconter une bonne histoire (policière). En effet, certains de ces auteurs semblent oublier que les critères à l’aune desquels leur roman sera jugé par les lecteurs sont: la qualité de l’intrigue policière, la manière dont l’énigme est introduite, le rythme de l’action et les rebondissements, l’angoisse distillée … Prisonniers de leur fascination pour l’Histoire (avec un grand H), ils en oublient l’histoire-récit. Un oubli qui a parfois pour conséquence la production d’un pavé indigeste.

Il serait certes injuste de qualifier La croisade des ténèbres d’« indigeste ». Disons que si le suspense et les (bonnes) surprises ne sont pas absents, l’abondance de digressions historiques, mais aussi de références ésotériques, déroute parfois et rend à certains moments la lecture fastidieuse. Giulio Leoni est un érudit qui éprouve un évident enthousiasme pour Dante Alghieri, son œuvre et son époque, mais qui oublie que ses lecteurs ne sont pas nécessairement des mordus du Trecento et de La Divine Comédie. La description des états d’âme du héros finit aussi par lasser. Pour autant, abstraction faite de ces remarques négatives, La Croisade des Ténèbres est un divertissement de grande qualité et un polar assez efficace – à mille lieux, cependant, de Le Nom de la Rose d’Umberto Eco, auquel certains lecteurs indulgents pourraient être tentés de le comparer.

Né à Rome en 1951, Giulio Leoni a étudié les Lettres modernes et a enseigné les Théorie et Technique de l’écriture créative à l’Université La Sapienza. Fondateur, dans les années 1980 de Symbola, revue littéraire d’avant-garde, il s’est ensuite consacré au roman et la poésie. A partir de 2000, il commence à publier le cycle des enquêtes de Dante Alighieri, poète, fervent chrétien, ambassadeur peu diplomate de Florence et détective. La Croisade des Ténèbres est la troisième des aventures du détective-poète traduites en français.  Féru d’ésotérisme et de prestidigitation, Giulio Leoni a aussi collaboré à la revue Il Falcone Maltese, consacrée au roman noir et écrit des récits pour la jeunesse. Enfin, sous le pseudonyme de J.P. Ryan, il est l’auteur de romans de fantasy.  

Yves Rogister

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