LA SIBYLLE DE LA REVOLUTION
Bouchard, Nicolas
Policier & Thriller
Belfond (Paris), 2009, 308 pages, 19 €
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En cette année 1794, « An II de l’Ere des Français », Louis Capet, anciennement Louis XVI, a été guillotiné depuis longtemps. Les privilèges ont été abolis, les Droits de l’Homme proclamés et le Peuple est censé être au pouvoir. Mais la jeune République a de nombreux ennemis: sur ses frontières de l’Est, les coalisés ambitionnent de restaurer la monarchie; dans ses départements de l’Ouest, Vendéens et Chouans continuent de se soulever, malgré la répression impitoyable. Le fléau de la justice révolutionnaire s’abat sans relâche : sur les ci-devants, aristocrates déchus qui ne savent où se terrer; sur les prêtres réfractaires; sur les députés de la Convention accusés de faiblesse ou de collusion avec l’ennemi …et sur toutes les victimes innocentes, arrêtées au hasard d’une rafle ou dénoncées comme « mauvais patriotes », qui par un voisin jaloux, qui par un concurrent envieux. . Surtout, la Révolution n’en finit pas de dévorer ses enfants. La Terreur a déployé ses ailes sanglantes. Danton et Desmoulins viennent de monter à l’échafaud, après et avant bien d’autres. Robespierre, l’Incorruptible, règne en maître, à la tête du Comité de Salut Public. Aidé de Fouquier-Tinville, l’impitoyable Procureur auprès du Tribunal révolutionnaire, il traque sans relâche toute compromission, réelle ou supposées, ainsi que les vestiges des anciennes croyances. Robespierre veut faire de « l’Être suprême » la nouvelle divinité de la France révolutionnaire et de son culte, l’un des piliers du nouveau régime. Alors que la disette sévit et que l’on ne compte plus les charrettes quotidiennes pour le « rasoir national », un meurtre atroce et mystérieux est perpétré dans une chambre close et presque inaccessible. Plusieurs éléments laissés sur la scène du crime et l’identité de la victime relient cet assassinat à la franc-maçonnerie. Certains de ses membres ont joué un rôle décisif dans la période préparatoire à la Révolution mais les francs-maçons sont désormais persécutés, accusés d’être des contre-révolutionnaires et traités en conséquence. Vadier, chef du Comité de Sûreté générale, confie l’enquête à un obscur bureaucrate, Gabriel-Jérôme Sénart, plus doué pour la rédaction de rapports que pour l’investigation criminelle. Sénart découvre alors un Paris nocturne et souterrain, où « loges de lumière », travaillant sous les auspices du « Grand Architecte de l’Univers » et vouées au progrès humain, et « loges noires », gagnées au démon, s’affrontent en une lutte sans merci, plus féroce encore que celle qui oppose le jour, la République et ses ennemis, réels ou supposés. Lors de son enquête, Sénart croisera des assassins en dentelles, des religieux défroqués et pervers, des charlatans et des mystificateurs de tout poil, dont une énième réincarnation du Comte de Saint Germain, des magnétiseurs et des anatomistes, sans parler de joyeux échangistes se livrant à de frénétiques ébats tout en invoquant pêle-mêle la Raison, les dieux égyptiens et les esprits. Surtout, Sénart sera amené à collaborer avec Marie-Adélaïde Lenormand, cartomancienne et médium, qui du fond de la prison où elle attend la sentence du Tribunal révolutionnaire, continue de consulter l’avenir pour d’augustes personnages. Le grand intérêt du roman de Nicolas Bouchard est le contexte historique dans lequel l’intrigue est enracinée, un contexte qui permet l’exploitation de plusieurs paradoxes. D’une part, il y a quelque chose de surréaliste dans l’enquête de Gabriel-Jérôme Sénart, appelé à investiguer un crime singulier sur fond d’assassinats de masse. De ce point-de-vue, le roman pourrait faire penser (un peu, un tout petit peu) à l’excellent Fatherland de Robert Harris, n’étaient de considérables différences de genre, de contexte et … de talent des auteurs respectifs. Un autre paradoxe, qui donne sa saveur au roman, est celui qui voit une époque tellement dominée par le principe de la Raison, s’enticher par ailleurs de tant de références ésotériques, de cultes étranges et manifester un tel goût pour le surnaturel. Danton et Robespierre se font tirer les cartes, les humanistes qui œuvrent à la rationalisation du système juridique et à de l’abolition de la torture s’intéressent aussi à l’alchimie et à la voyance, etc… Pour le reste, on épinglera une intrigue rocambolesque et tortueuse à souhait, des personnages un peu caricaturaux, une passion mélodramatique, de nombreuses références érudites, des invraisemblances et … un charme qui opère malgré tout. Ne boudons pas notre plaisir !
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