LES SOEURS
LITTELL, Robert (Traduit par Decourt, M. et Estèbe, J.-L.)
Policier & Thriller
Points, Policier, 2011, 406 pages, 7.5 €
|
|---|
|
Inutile de se perdre en effets d’annonce, je le dis tout de go : ce livre est remarquable. Tout ce qui le compose concourt à faire de ce roman un inoubliable moment de lecture. Peu de romanciers ayant comme référentiel l’espionnage et spécifiquement la guerre froide ont réussi à provoquer chez moi un tel choc. L’histoire, d’abord. Celle du retournement d’un « dormant » russe vivant incognito aux States par deux agents de la CIA voulant réaliser un dernier « grand coup ». Les deux sœurs du titre, ce sont eux. Deux pros du renseignement, un peu sur la touche, d’une autre époque, planifient un assassinat politique sur le sol américain avec le but avoué de faire porter le chapeau aux Russes. Pour ce faire, ils provoquent la sortie de retraite d’un géant du KGB, celui-là même qui formait les « dormants ». Les services rivaux s’agitent et commencent à déplacer leurs pions sur un échiquier truffé de pièges habilement dissimulés. Ca, c’est le premier niveau. En effet, passée la mise en place, le récit converge vers la relecture d’un fait majeur de l’histoire des Etats-Unis. Si le lecteur peut l’identifier assez rapidement, son plaisir va aller grandissant en découvrant les rouages d’une machination incroyablement subtile. Enfin, le récit voit défiler une galerie de personnages admirablement croqués par Robert Littell, avec cette touche inimitable qui aborde les comportements sexuels de certains d’entre eux crument mais avec un sens de la retenue et une touche d’humour qui évite l’assimilation à des littératures plus hard. Ceci donne des portraits inoubliables : Le Potier, le ménage à trois et surtout Kaat qui n’utilise que des mots qui commencent par « A », les sœurs, les deux « balayeurs » dont un capable d’imiter avec sa bouche n’importe quel bruit produit par la nature, de vieux mafiosos radicalement dangereux … Savoureux, il n’y a pas d’autre mot. Et puis, la forme est elle aussi remarquable. Dont cette façon d’insérer de très courts chapitres entre des séquences plus longues, ces derniers permettant de suivre l’action en plusieurs points par rapport à un temps « t » donné. Ca rappelle les techniques d’incrustation d’un Tarantino ou d’un Soderbergh (série Ocean) en cinéma. On notera aussi la fausse lenteur du récit, les flashbacks, l’humour décalé - les nœuds papillon ; les balayeurs, encore ! - ou les grands moments de poésie quelque part dans la Russie profonde, la promptitude avec laquelle les protagonistes peuvent mourir ou la violence se déchaîner en une fraction de seconde, les rouages inavouables de l’espionnage … Tout est magique dans ce livre qui vous offre un grand final étourdissant quand son auteur termine le puzzle dans les dernières pages en plaçant une dernière pièce totalement inattendue mais jubilatoire. Ce n’est qu’à ce moment précis que vous comprenez l’ampleur de la machination et le pourquoi de certains détails qui ne semblaient, à priori, pas importants. Je pèse mes mots : ce roman est du même niveau que la trilogie Karla de John Le Carré (surtout le troisième volet, Les gens de Smiley). Même qualité littéraire, même sens du récit, même imagination machiavélique. Pour le dire plus simplement, Les sœurs est un authentique chef-d’œuvre ! |
Commentaires
Poster un commentaire