LA ROUTE
MCCARTHY, Cormac (Traduit par Hirsch, F.)
Science-Fiction
Seuil, 2009, 251 pages, 6.8 €
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« L’homme » et « Le petit » marchent inlassablement vers le sud, en suivant une route qui serpente au travers d’un environnement cauchemardesque. Décor post-apocalyptique, grandes étendues dévastées par le feu, zones urbaines détruites, cadavres qui ne font qu’un avec le bitume, faune éradiquée, omniprésence d’une cendrée qui grisaille tout, en ce y compris le ciel. On ne connaitra jamais exactement la nature du cataclysme. Les conditions météo sont épouvantables, oscillant entre pluies glaciales, chutes de neige, froid implacable. Peut-être un hiver nucléaire … Ils marchent, poussant un caddie de supermarché contenant leurs maigres possessions glanées ci et là : des vêtements / guenilles, des semblants de bâches et de couvertures, des boîtes de conserve en l’état, divers objets détournés de leur fonction primaire mais terriblement utiles, des fruits desséchés glanés sous un vestige d’arbre, des céréales durcies trouvées dans un recoin de grange dévastée. Un rétroviseur aussi, monté sur la barre de poussée parce qu’il faut surveiller tout et ses arrières. Surtout ses arrières. N’avoir confiance en personne, surtout pas en ces bandes constituées de ceux que le petit appelle « Les méchants », pour qui cruauté, meurtre, barbarie et cannibalisme sont les nouvelles règles angulaires de leur façon de survivre. Marcher vers le sud en faisant confiance à une veille carte élimée. S’arrêter pour se sustenter, pour jeuner, pour combattre le froid ou tenter de dormir. Ou non, car il faut parfois veiller, sans allumer de feu pour ne pas attirer l’attention. Pour parler aussi. Peu. L’homme veut transmettre des valeurs à son fils, des conseils pour survivre, un conseil pour mourir en utilisant le pistolet, aussi. Le petit pose des questions qui restent parfois sans réponses, parce que ces dernières n’auraient pas de sens. Et puis, ils portent le « feu », indéfinissable leitmotiv occupant leurs dialogues. Mais au fond, à quoi cela sert-il de survivre un jour de plus dans toute la désolation ambiante ? Y a-t-il seulement une issue ? « Continuons. D’accord. » … Ce livre est terrible et éprouvant à force de véhiculer autant de désespoir de page en page. Terrible parce que le petit, probablement né au moment du cataclysme n’a aucun autre souvenir que ceux liés à leur situation précaire. Pas d’enfance, pas de joie dans un recoin du cerveau. Juste le lien avec ce père qui fait tout ce qu’il peut pour atténuer l’impression de misère et de quasi absurdité de leur existence. Il faut dire que la forme – restituée par l’excellente traduction de Francois Hirsch - participe grandement à installer la noirceur et l’impression de vacuité de leur quête. McCarthy crée un univers plausible parce que ses choix stylistiques font mouche. En effet, le livre, assez court, est une succession de petits blocs de texte de longueur très variable. Pas de découpage marqué, par de titres de chapitres. L’écriture est épurée au maximum, jamais de rafales de mots inutiles. Souvent, une courte phrase suffit à faire percevoir l’ensemble d’une scène, l’horreur abjecte d’une situation. C’est quasi clinique. Il n’y a pas de dialogues marqués par des tirets, juste des empilements de phrases simples. Parfois des citations comme « Dieu n’existe pas et nous sommes ses prophètes ». D’ailleurs, il y a des relents bibliques dans ce texte. C’est évident pour la « trinité » formée par l’homme, le petit et ce « feu » qu’ils véhiculent. Ou pour l’épisode de la confrontation avec Elie, vieillard aux portes de la mort, le seul humain à qui ils daigneront donner un peu de nourriture. Enfin, il y a le message le plus puissant de tout ce livre : cette histoire, c’est avant tout celle de l’immense amour qu’un homme éprouve pour son fils à chaque seconde qui passe. C’est cela qui l’empêche d’abdiquer et l’encourage à rêver un futur juste un peu meilleur pour le petit. Paradoxalement, c’est ce lien qui le pousse parfois à brusquer l’enfant pour qu’il continue d’avancer, de croire, de ne pas se laisser vaincre par l’épuisement. C’est ce sentiment impérieux qui fait que ce roman est si bouleversant. D’autres ne s’y sont pas trompés puisqu’ils lui ont décerné le prestigieux Prix Pulitzer. Réputé inadaptable au cinéma, il a pourtant été traduit en film par l’Australien John Hillcoat. Précédé d’une réputation flatteuse, il semble qu’il ait su préserver la force du récit originel et qu’il soit porté par des interprétations éblouissantes de Vigo Mortensen (L’homme) et de Kodi Smit-McPhee (Le petit). J’écris « semble » parce que sa programmation fut bien plus que confidentielle dans nos contrées. Nous attendrons le DVD pour nous faire une idée. Notez que les deux derniers livres de Cormac McCarthy auront été portés au cinéma puisque le précédent, No country for old man (Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme), a été adapté par les frères Coen avec succès (4 Oscars). La route est un total chef-d’œuvre, un de ces romans que l’on n’oublie jamais. Lumineux à en pleurer, il vous habite durablement … |
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